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Quand le bébé se découvre

Imaginons un bébé de 3 mois, aux jambes vêtues d’amples chaussettes rayées noir et blanc. Il lui est impossible de les observer directement : assis dans un fauteuil incliné, il est trop petit pour pouvoir se redresser et voir ses jambes. Mais il peut les regarder à loisir sur l’écran de télévision placé au-dessus de sa tête, qui reproduit l’image filmée par la caméra située derrière lui. Plus il bouge, plus l’image s’agite sur l’écran, et plus la situation l’intéresse...

Tel est le fondement d’une série d’expériences qui ont récemment permis aux chercheurs du Centre d’étude du bébé et du jeune enfant de l’université Emory à Atlanta (Géorgie, Etats-Unis) de découvrir que les nourrissons, dès l’âge de 3 mois, sont conscients de leur corps en tant qu’entité dynamique et organisée. Soit beaucoup plus tôt qu’on ne le soupçonnait jusqu’alors.

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AFP/DIDIER PALLAGES Une étude américaine montre que la conscience de soi n’attend pas le nombre des années.

Les recherches menées depuis une vingtaine d’années ont montré qu’un nouveau-né, âgé d’à peine quelques heures, imite les expressions faciales - qu’on lui tire la langue, il tirera la sienne en retour -, et qu’il fera rapidement la différence entre des expressions de joie, de colère ou de tristesse. De même ne lui faudra-t-il que quelques jours pour reconnaître sa langue maternelle entre toutes les autres, voire pour distinguer deux langues étrangères, tel le français du russe ou le néerlandais du japonais.

DEUX IMAGES DIFFÉRENTES

Mais sous quelle forme émerge la conscience de soi chez le tout-petit ? Pendant longtemps, les chercheurs n’eurent d’autre réponse que celle fournie par le miroir : lorsqu’un bébé indique clairement que c’est lui qu’il voit se refléter dans une glace, et non pas n’importe quel bébé, on peut affirmer qu’il a acquis une certaine connaissance de soi... Ce qu’il fait aux environs de 18 mois. Mais nombre d’expériences permettent désormais de sonder les nourrissons à des âges plus précoces et de vérifier que la conscience de soi commence à se déployer bien avant le "stade du miroir".

Menées pour l’essentiel aux Etats-Unis, la plupart des recherches destinées à étudier les capacités cognitives des bébés reposent sur un fait bien connu : à peine né, le petit d’homme réagit à toute situation nouvelle en l’explorant plus longuement que celles qu’il connaît déjà. Si on lui montre deux images différentes, tandis qu’une caméra enregistre en gros plan son visage afin de mesurer le temps exact qu’il passe à les explorer, deux cas peuvent donc se présenter.

Soit il regarde également les deux images, et c’est sans doute qu’il ne remarque pas de différence entre elles. Soit il en observe une plus longtemps que l’autre, ce qui suggère qu’il les différencie, et qu’il s’attarde sur celle qui lui est la moins familière. Tel est le principe de la méthode d’observation dite "de regard préférentiel". Celle-là même que les chercheurs de l’université Emory ont utilisée avec leurs nourrissons de 3 mois.

Revenons, en effet, à nos chaussettes noir et blanc. "Faisant face à deux images adjacentes sur un large écran de télévision, le nourrisson voit les mêmes parties de son corps, filmé à partir de la taille", explique Philippe Rochat, directeur du Centre d’étude du bébé et du jeune enfant. Deux images simultanées de ses jambes à rayures, identiques... Si ce n’est que l’une, produite par une caméra placée derrière sa tête, correspond à une vue "égocentrique" du corps (la vue qu’a le bébé lorsqu’il observe ordinairement ses jambes). Tandis que l’autre, semblable à celle qu’aurait un observateur placé en face du bébé, renverse la perspective ainsi que la direction dans laquelle les jambes bougent sur l’écran.

Les résultats ? "En général, dès 3 mois, les nourrissons préfèrent d’une façon marquée la vue de l’observateur de leurs jambes présentée à la télévision plutôt que la vue égocentrique", constate le psychologue. Ce qui prouve que le bébé, dès cet âge, différencie ce qui correspond à sa propre expérience corporelle et ce qui n’y correspond pas.

Plus étonnant : en effectuant sur des nouveau-nés de moins de 24 heures des tests visant à estimer leurs sensations tactiles, les chercheurs ont constaté qu’ils distinguaient parfaitement les autostimulations des stimulations externes. "Le bébé ne naît pas dans un état de confusion entre ce qui relève de lui et ce qui relève du monde qui l’entoure, conclut Philippe Rochat. Dès les premiers jours, il a un sens implicite de son propre corps, qu’il vit et meut comme une entité active, organisée et différenciée des choses dans l’environnement." Un sens du soi premier que les psychologues du développement qualifient de sens du soi "écologique", déterminé non par la réflexion, mais par la perception directe et l’action.

J’agis donc je suis ? Après cette conscience du soi écologique et du soi social (se situer dans ses relations avec les autres) viendra le temps de la conscience du soi réfléchi : dans son langage naissant, l’enfant commence à utiliser des pronoms personnels ("à moi", "je"...). Une dimension dans laquelle s’inscriront rapidement des émotions nouvelles, telles que l’embarras, la fierté, l’empathie ... Le début d’une autre aventure.

Catherine Vincent Article paru dans l’édition du 15/02/2006

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